DESCENTE POLICIÈRE AU BAR LE TRUXX

31.05.2021
CULMINATION DES TENSIONS ENTRE FORCES DE L’ORDRE ET COMMUNAUTÉS LGBTQ+ À MONTRÉAL

Célébré pour les émeutes du Stonewall Inn, qui ont éclaté en 1969, juin est le mois de la fierté. Mais saviez-vous qu’un événement semblable aux émeutes de Stonewall s’est produit au Québec? Considérés comme le « Stonewall du Québec », les événements entourant une brutale descente policière survenue au bar le Truxx en octobre 1977 ont marqué un point tournant dans l’histoire LGBTQ+ québécoise. Ce sont ces événements qui ont mené, deux mois plus tard, à l’adoption de la loi 88, qui condamne la discrimination basée sur l’orientation sexuelle. En ce début du mois de la fierté, apprenez-en plus sur ce moment décisif de l’histoire LGBTQ+ du Québec!

Dans la nuit du 21 au 22 octobre 1977, une cinquantaine de policiers armés de mitraillettes font irruption au bar Le Truxx, un lieu de sociabilité homosexuelle de Montréal. Au total, 146 hommes sont arrêtés au cours de cette descente policière. Ils sont détenus par les forces de l’ordre pendant huit heures dans des cellules surpeuplées, sans opportunité de contacter un avocat, et forcés de se soumettre à des tests de détection des ITSS. En soi, cet évènement ne se démarque pas terriblement. Au cours des années précédentes, les actes de répression policière envers les lieux de sociabilité homosexuelle sont de plus en plus nombreux, alors que la ville souhaite projeter une image plus conservatrice à l’occasion de la tenue des Jeux Olympiques à Montréal, en 1976. Effectivement, saunas et bars gais sont souvent la cible de harcèlement et d’intimidation de la part des policiers à partir de 1975. Toutefois, pour la communauté LGBTQ+ de Montréal, les évènements d’octobre 1977 sont la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

La descente policière dans cet établissement de la rue Stanley se déroule effectivement à peine une semaine après le premier congrès national de tous les gai(e)s du Québec, organisé par l’Association pour les Droits des Gai(e)s du Québec (ADGQ). Cette association, née des suites des nombreuses descentes policières du printemps 1976, profite de la couverture médiatique du congrès pour mieux se faire connaître. C’est eux, principalement, qui organisent les protestations des communautés LGBTQ+ de Montréal au lendemain de la descente au bar Le Truxx. Après seulement une journée à distribuer des pamphlets dénonçant l’oppression policière envers les homosexuels, ce n’est pas moins de 2000 personnes qui descendent dans les rues le 22 octobre 1977 pour dénoncer les évènements de la veille. Dans une manifestation spontanée de la colère publique, une partie de la rue Sainte-Catherine Ouest est bloquée par les contestataires jusqu’au lendemain matin. Encore une fois, le mépris des forces de l’ordre pour les communautés LGBTQ+ et leurs alliés est manifeste, alors que les policiers tentent de rompre les rangs des protestataires en conduisant leur moto à travers la foule et en assénant des coups de matraque au hasard. En réponse, les manifestants lancent des bouteilles de bière en leur direction. Les tensions sont à leur comble.

Malgré cette démonstration publique, les hommes arrêtés au bar Le Truxx seront tout de même mis en accusation. Huit d’entre eux sont inculpés pour le crime de « grossière indécence », une infraction au code criminel historiquement utilisée contre les hommes homosexuels. Le reste des arrêtés sont accusés d’avoir fréquenté une maison de débauche. Bien que la loi sur les maisons de débauche existe depuis longtemps et qu’elle ait déjà été utilisée contre les saunas depuis 1975, c’est à ce moment la première fois dans l’histoire canadienne que l’on cible un bar homosexuel avec cette législation. Cette pratique, d’ailleurs, continuera jusqu’aux années 1980. L’ADGQ organise un forum public sur les évènements d’octobre 1977, où des centaines de personnes demandent le retrait de toutes les charges contre les accusés. Un comité de défense est créé pour ceux-ci, et la majorité d’entre eux font valoir une défense commune. En 1979, les résultats des examens de santé performés sans le consentement des arrêtés sont déclarés inadmissibles en cour, et il faudra attendre le 29 octobre 1982 pour le retrait des accusations envers les participants à la défense commune.

Malgré la lenteur du système légal, l’Assemblée nationale du Québec réagit rapidement aux appels à la fin de sympathie envers les communautés homosexuelles. Il est vrai que le gouvernement péquiste de René Lévesque avait déjà pris position sur la question des droits des gais et des lesbiennes dès juin 1975, appuyant des initiatives de protection des communautés LGBTQ+ alors qu’ils constituaient encore l’opposition officielle. Ainsi, le 15 décembre 1977, moins de deux mois après la descente policière au bar Le Truxx, Québec adopte la loi 88. Celle-ci modifie la Charte des droits et libertés de la personne, qui dès lors condamne la discrimination basée sur l’orientation sexuelle dans l’emploi, l’accès au logement et aux services publics. Il s’agit de la première réglementation majeure de ce genre en Amérique du Nord. Toutefois, cette charte n’a aucune influence sur le droit criminel, et ainsi, les policiers peuvent et continuent leurs tactiques d’intimidation et de harcèlement, et les arrestations d’homosexuels pour « conduite immorale » persistent.

Si aujourd’hui, les tensions entre les forces de l’ordre et les communautés LGBTQ+ se sont amenuisées, il reste néanmoins beaucoup de chemin à parcourir pour assurer le droit à vivre dans la dignité à toutes les minorités sexuelles du Québec. Certes, la Province s’est longtemps positionnée en figure de proue de la défense des droits des homosexuels grâce à l’adoption précoce de réglementations sur le sujet. Toutefois, le Québec traîne la patte en ce qui se rapporte à l’adoption de mesures pour protéger l’intégrité et les droits des personnes trans, non-binaires et intersexes, qui demeurent des populations extrêmement vulnérables à ce jour. Le jugement, rendu en janvier 2021, invalidant plusieurs articles du Code civil du Québec jugés discriminatoires envers les minorités de genre, est une lueur d’espoir pour les communautés LGBTQ+ et un premier pas dans le bonne direction pour notre gouvernement.

BIBLIOGRAPHIE

ARSENAULT, M. « Contribution de l’Association pour les droits des gai(e)s du Québec (ADGQ) dans l’affirmation des gais au Québec : 1976-1988 ». Bulletin d’histoire politique (2000), Vol. 9, n. 1, p. 128-135

Canadian Broadcasting Company. “The Montreal gay community gets organized”. CBC Digital Archives. https://www.cbc.ca/archives/entry/the-montreal-gay-community-gets-organized

HIGGINS, R. « Les 25 ans du Truxx ». L’ARCHIGAI, bulletin des archives gaies du Québec (2002), n. 12, p. 3

Journal des débats de l’Assemblée nationale. Le jeudi 15 décembre 1977, Vol. 19, n. 133. http://www.assnat.qc.ca/fr/travaux-parlementaires/assemblee-nationale/31-2/journal-debats/19771215/121459.html

Le Devoir, « Les Gai(e)s du Québec protestent ». Le Devoir, 24 octobre 1977, p. 6

LECKEY, Robert. « Droits des personnes trans et non binaires : Québec a l’occasion de faire amende honorable. ». La presse, Opinions (5 février 2012). https://www.lapresse.ca/debats/opinions/2021-02-05/droits-des-personnes-trans-et-non-binaires/quebec-a-l-occasion-de-faire-amende-honorable.php

Radio-Canada (20 octobre 2017). “Archives: 40e de la descente policière du bar Truxx : Un tournant pour les droits des homosexuels ». ICI Grand Montréal. https://ici.radio-canada.ca/nouvelle/1062535/40e-de-la-descente-policiere-du-bar-truxx-un-tournant-pour-les-droits-des-homosexuels

Découvrir aussi...

Tu crois fermement que l’accès au droit et à la justice est essentiel à une société égalitaire, et tu désires participer au changement? L’équipe d’Interligne est à la recherche de personnes étudiant ou œuvrant dans le domaine du droit et souhaitant s’impliquer bénévolement dans un organisme communautaire.
02.08.2021
© 2021 Interligne |
Numéro d'enregistrement d'organisme de bienfaisance (ARC): 118934579 RR 0001
| Une réalisation Bonheur en vrac